Google et Facebook savent tout sur tout le monde : et alors ?

Maj. le 7 juin 2018 à 18 h 11 min

Google et Facebook inquiètent de plus en plus à cause de la collecte massive des données qu’ils pratiquent et ses potentielles conséquences sur la vie privée. Pourtant, et malgré les articles alarmistes qui se multiplient sur les sujet et les commentaires d’internautes scandalisés qui « promettent de fermer leur compte », Facebook et Google ne perdent pas d’utilisateurs. Au contraire : les deux services planétaires continuent d’en gagner ! Dans cette tribune explorons les raisons pour lesquelles ces entreprises collectent nos données, ce qu’elles en font, et comment elles ont su rendre leurs services indispensables et pourquoi les utilisateurs restent. 

facebook google

Alors que l’on parle de collecte de données, de vie privée et de RGPD, plusieurs questions reviennent : pourquoi Google et Facebook restent aussi puissants et jouissent même début 2018 d’une croissance encore très soutenue ? Pourquoi la collecte de données ? Pourquoi personne ne quitte ces services pour des alternatives, quand bien même les commentaires sur le sujet reviennent ? Autant de questions que nous explorons dans cette tribune.

Google et Facebook : l’information, c’est le pouvoir ?

Google et Facebook basent leur modèle économique sur la collecte et l’exploitation de vos données personnelles : les deux sites n’auraient jamais pu être créés autrement, et ne pourraient pas réellement survivre si d’un coup on leur interdisait de justement tout savoir de vous. L’idée est la suivante : le but ultime de Facebook et de Google, entre autres géants du net, est de monétiser le plus possible leur activité, tout en proposant à l’utilisateur un service gratuit. Ce que ces entreprises ont fait, c’est donc de créer des services attractifs pour les internautes, qui en échange révèlent, sans toujours s’en rendre compte de très nombreuses préférences, parfois même très intimes.

Google et Facebook en particulier se sont positionnés à des points d’entrée du réseau très stratégiques, et ont pratiquement éliminé tous leurs concurrents. Ainsi Google est incontestablement la porte d’entrée du net. Pour illustrer la domination de Google sur ce point d’entrée du réseau, voici la part de marché des moteurs de recherche, en France, au 1er mai 2018 (chiffres Webrankinfo.com) :

  • Google : 91,49 %
  • Bing : 4,93%
  • Yahoo! : 1,81%
  • DuckDuckGo : 0,76%
  • Qwant : 0,52%

Pour Facebook, c’est la même chose : la France compte 56,4 millions d’internautes, Facebook revendique dans le pays 38 millions de comptes actifs (chiffres Statistica). C’est comme si 67% des français avaient un compte Facebook, entreprise qui « cannibalise » donc une autre porte d’entrée d’internet, celle des réseaux sociaux. Le mot est fort, mais juste, car aussi bien Google que Facebook ne se limitent plus à leur coeur de métier historique. Google, c’est aussi YouTube, Gmail, Google Chrome, Google Maps, Google Earth, Gmail, Android… autant de services qui collectent très précisément plusieurs types de données et permet de créer des corrélations, et dominent complètement leurs concurrents.

Facebook, c’est aussi Instagram, WhatsApp, ou encore Oculus. Aussi bien Google que Facebook ont bien entendu leur propre régie publicitaire, capable d’utiliser toutes ces données. Et c’est redoutablement efficace : dans la France de 2017, Facebook et Google totalisaient 78% du marché publicitaire digital !

Google et Facebook règnent sans partage sur vos données… ou presque

Ce qu’il faut savoir, c’est que normalement, ni Google, ni Facebook ne revendent vos données : ils n’en ont pas besoin, d’autant que vos données représentent pour eux un avantage concurrentiel et la condition du bon fonctionnement du service. Du coup, pour ces entreprise, la sécurité de vos données est, réellement, une priorité. Facebook comme Google ont beaucoup à perdre lorsque des scandales éclatent. Et rien à gagner en étant trop ouvert et en transmettant des données à des tiers.

Cela ne veut pas dire que ces services ne donnent pas accès à certaines données. Les API comme Facebook Graph permettent par exemple de tirer des données issues du réseau social, de faire du data mining, repérer des tendances. Des outils similaires existent chez Google. Normalement, il n’est pas possible de corréler ces informations avec des données personnelles. Le problème, c’est que ces données peuvent avoir beaucoup de valeur pour certains acteurs pas toujours bien intentionnés. Ce qui les encourage de plus en plus à trouver et à exploiter des failles, permettant de dé-anomymiser les informations.

De quoi permettre par exemple de trouver les mots les plus justes pour convaincre les utilisateurs de la plateforme, par exemple, pour voter pour un candidat à la présidentielle : et c’est justement ce qui s’est passé avec le scandale Cambridge Analytica.

Le produit, c’est vous depuis déjà longtemps

La publicité et le ciblage n’ont pas été inventés avec Internet. Le modèle économique dans lequel la publicité permet de fournir un service gratuitement non plus. Il existe même depuis plus d’un siècle tout un tas de situation intermédiaires, comme la presse papier qui est obligée de proposer des encarts publicitaires pour proposer un journal à un prix raisonnable. Or, les annonceurs sont aussi depuis longtemps friands de données autour de l’audience des supports dans lesquels ils proposaient leurs encarts. Une logique qui a parfois fait scandale, notamment à la télévision. On se souvient par exemple de la petite phrase de Patrick Le Lay, PDG du groupe TF1 en 2004 qui avait décrit son métier de la sorte : « ce que nous vendons à coca-cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

Aujourd’hui, in n’est pas sûr que ces propos feraient encore autant scandale… Cette vision des choses n’a fait que s’accentuer sur internet car le ciblage publicitaire permet de vendre des encarts publicitaires plus cher. Or tout est fait chez Google comme chez Facebook, justement, pour permettre de cibler le plus finement possible les préférences des utilisateurs : les deux plateformes apportent toujours un service, à une condition. Que vous révéliez vos préférences dans quantité de domaines : votre état civil, quels sites vous visitez, les contenus que vous aimez, vos achats, qui sont vos amis… La seule vraie différence, c’est que ce ciblage se fait à une échelle sans précédent.

Reste que le ciblage ne veut pas forcément dire surveillance : après tout, Facebook, Google, sont, comme de nombreuses autres plateformes des firmes entièrement privées qui ne sont pas financées par des gouvernements. Néanmoins, elles sont basées aux Etats-Unis et doivent se plier à la Loi, notamment lorsqu’un juge ordonne, par exemple, de révéler des données sur un utilisateur particulier. Et certains de leurs outils de recherche, comme l’API Facebook peuvent être utilisés (et potentiellement détournés) par n’importe qui, y compris des gouvernements du monde entier.

La grande question du consentement : peut-on vraiment se passer de Facebook ou de Gmail si on n’est pas d’accord ?

Reste la grande question du consentement. Si vous entrez tout un tas de données sur Facebook, vous ne savez pas forcément ou précisément comment et pourquoi ces données seront utilisées. Malgré leurs efforts, parfois contraints dans ce domaine, Google et Facebook n’expliquent sans doute pas assez (concrètement) à leurs utilisateurs comment ils sont devenus aussi puissants. En d’autres termes, comment un like sur une photo de chat trop mimi parvient à générer de l’argent.

Le RGPD que nous explorons dans un autre dossier, force ces géants à faire preuve de plus de transparence et à demander le consentement explicite des internautes. Surtout lorsqu’ils déploient un nouveau service potentiellement très dommageable à la vie privée, comme par exemple la reconnaissance faciale sur les photos. Reste que dans certains cas, il est possible de refuser une option et continuer à utiliser le service alors que dans d’autres, non.

Et pourtant, on reste. Et pourtant, Google et Facebook continuent de gagner des utilisateurs à un rythme soutenu. Et pourtant il existe des alternatives à Facebook comme Mastodon, ou bien Qwant pour Google un moteur de recherche français qui ne collecte aucune donnée personnelle. C’est qu’il faut bien l’admettre, les services proposés par Google comme Facebook, sont, du point de vue de l’utilisateur les meilleurs et les plus engageants (après tout ils sont conçus justement pour ça !).

Il font office de référence : l’une des questions centrales pour un site est de savoir quelle position il peut occuper dans les résultats de recherche de Google. Et pas Qwant, ni Bing, qui ne touchent tout simplement pas assez de monde. On peut faire la même remarque avec Facebook. On peut fermer son compte Facebook, mais pour aller où, honnêtement ? Où va-t-on retrouver tous ses amis, sa famille ? Où aller alors que « donner son Facebook » à des personnes que l’on vient de rencontrer est devenu presque un rite.

J’ai à titre personnel testé Mastodon, ait convaincu quelques amis d’y aller, mais faute d’activité de leur côté comme du mien, j’ai fini par jeter l’éponge. On a donc le choix, certes, sur le papier. En réalité les utilisateurs des différents services et plateformes de Google et Facebook n’ont pas d’alternative comparable. Rien n’a atteint une masse critique d’utilisateurs suffisante. Et la perspective que cela arrive semble étrangement s’éloigner au fur et à mesure que ces plateformes engrangent des ouvertures de compte : Facebook a continué à gagner des utilisateurs même en plein scandale Cambridge Analytica, et peut s’enorgueillir de rassembler aujourd’hui 2,196 milliards d’utilisateurs ! Incroyable non ?

Fermer ses comptes Facebook et Google : un acte de courage ?

Pour conclure interprétons le titre de deux manières. « Et alors ? » : hormis l’échelle qui prend des proportions inédites, Facebook et Google n’ont rien fait de pire que ce que fait TF1, la presse papier, les magazines, ou grandes rencontres sportives. Ils mettent en rapport des annonceurs avec leur audience. Leur modèle économique n’est pas basé sur la vente de données personnelles mais sur leur exploitation directe à des fins publicitaires. La sécurité de ces données doit en théorie être aussi importante qu’elle ne l’est pour les utilisateurs.

Mais on le voit, cette sécurité n’a rien d’un absolu. Il est possible pour certains acteurs malicieux de jouer avec, les contourner, faisant courir un risque, à cause de l’échelle de l’activité de ces services, pour un nombre déraisonnable de personnes. Il y a aussi un autre « Et alors ? » : c’est répondre à la question « pourquoi il n’y a pas de réaction ». Pourquoi les utilisateurs de Facebook n’ont pas fui en masse dans la foulée du scandale Cambridge Analytica. Pourquoi Google domine depuis deux décennies les recherches sur internet, les systèmes d’exploitation mobile, les emails, services de cloud, et tant d’autres choses, à peu près sans partage.

Le modèle économique intimement lié à ces firmes les conduit à créer des services qui nous rendent totalement dépendants. Ils sont de loin les meilleurs, même s’ils collectent nos données. Les quitter est possible, mais ce n’est pas ce qui se passe. La domination de Facebook et de Google implique qu’il n’existe pas vraiment de concurrent ayant une masse critique suffisante d’utilisateurs pour que tout le monde s’y intéresse. Il est donc possible de partir, mais cela implique le courage de repenser sa propre relation au monde digital. Et sans doute d’accepter la dure réalité : que rien ne pourra vraiment remplacer Google et Facebook pour le moment.

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