On a visité le Nintendo Museum de Kyoto : une collection unique au monde, mais un musée imparfait
Le Nintendo Museum fait clairement partie des attractions les plus intrigantes pour les touristes de passage au Japon depuis bientôt deux ans. Situé à Uji, dans la préfecture de Kyoto, ce musée construit sur un ancien bâtiment où la firme japonaise fabriquait des cartes à jouer a tout d’une curiosité évidente pour les fans de la marque, et de jeux vidéo en général. Mais la visite en vaut-elle vraiment le coup ? Nous nous y sommes rendus et vous livrons nos impressions.
Durant l’été 2024, Nintendo a dévoilé à la surprise générale ou presque l’ouverture prochaine d’un musée dédié à sa riche histoire, dans le cadre d’un de ses célèbres “Nintendo Direct” présenté pour l’occasion par Shigeru Miyamoto, son plus célèbre employé.
Le créateur de Mario, Donkey Kong et Zelda, qui admettra s’être senti gêné d’un tel honneur, disposait alors d’une douzaine de minutes pour nous donner envie de visiter le Nintendo Museum de Kyoto, l’ancienne capitale historique japonaise où le célèbre constructeur est toujours basé depuis sa fondation en 1889. L’objectif ? Présenter une impressionnante collection de tout ce que la firme a pu concevoir, de ses premières cartes à jouer jusqu’à la Nintendo Switch 2, en passant par des jeux de société, des concepts ludiques étonnants, voire inconnus, et évidemment l’intégralité des consoles ET des jeux vidéo conçus sur presque cinq décennies.
Mais cette expérience fascinante sur le papier a un prix, et pas que celui de son entrée (abordable, bien que difficile d’accès).
Un boss à battre avant d’y aller : la réservation
Commençons par un point important : accéder au musée, en dehors bien sûr de toute la complexité que peut constituer un séjour au Japon, requiert de passer par un petit challenge loin d’être évident, à savoir une loterie.
En effet, beaucoup de réservations passent par ce système au pays du Soleil levant, afin d’éviter un trop gros afflux de visiteurs, et vous ne pouvez donc pas acheter de billets pour le Nintendo Museum sans passer par ce rituel. Nous recommandons donc, si vous comptez vous y rendre à plusieurs, de vous inscrire chacun à la loterie en ajoutant le nombre d’accompagnants (nous étions trois dans notre cas, et avons donc procédé à trois inscriptions pour trois visiteurs chacune) pour multiplier vos chances d’être sélectionné… pour avoir le droit de payer, donc.
Notez que le tarif d’entrée au Nintendo Museum est plutôt correct, surtout pour un visiteur provenant de la zone euro, compte tenu du cours actuel du yen (environ 185 yens pour 1 euro). À l’heure où nous écrivons ces lignes, le coût d’un billet d’entrée par personne est de 3 300 yens pour un adulte, soit environ 18 euros. Comptez 2 200 yens (environ 12 euros) pour les adolescents de 12 à 17 ans, et 1 100 yens (environ 6 euros) pour les enfants âgés de 6 à 11 ans et les personnes en situation de handicap et titulaires d’un document attestant de leur invalidité (peu importe leur âge).
Enfin, l’admission est gratuite pour les enfants de moins de 6 ans. Les seules activités optionnelles payantes (à régler sur place en réservant un créneau horaire) se situent au niveau des attractions autour des cartes à jouer “Hanafuda” : l’atelier de création de cartes est tarifé 2 200 yens (soit environ 11 euros), et celui d’initiation à la pratique du jeu de cartes coûte 500 yens (soit un peu moins de 3 euros).
Petit, mais bien rempli
À l’image de la marque dont il nous conte plus d’un siècle d’histoire, le musée Nintendo ne cherche pas à nous en mettre plein les yeux, extérieurement parlant. Situé au sein d’une zone mi-résidentielle mi-industrielle d’Uji, une des villes les plus importantes de la préfecture de Kyoto, il est assez discrètement indiqué par des panneaux assez modestes, et le bâtiment blanc et gris qui l’abrite est à l’image du siège social de la firme, basé à Kyoto. Il faut franchir les portiques de sécurité, où les tickets sont vérifiés, pour entrer dans une autre ambiance, sur fond de sélection musicale tirée de l’application Nintendo Music, et où l’on plonge discrètement dans le monde de Mario avec une décoration extérieure basée sur des éléments bien connus de Super Mario Bros. On s’habitue rapidement à ce que les clins d’œil soient discrets, la palme revenant à ces Pikmin planqués un peu partout – sans doute une idée de leur créateur, qui n’est évidemment autre que Shigeru Miyamoto.
S’ensuit alors, après une mini séance photo avec des Toad, à côté d’une signature encadrée de Miyamoto bien trop facile à manquer, une courte file d’attente (nous avons eu la bonne idée de nous y rendre dès l’ouverture à 10h). Celle-ci s’effectue devant une frise particulièrement impressionnante affichant tous les personnages de l’univers Nintendo, de quoi s’essayer à un mini quiz de culture vidéoludique. Même en maîtrisant bien l’histoire de la marque et de ses créations, nous avons fait chou blanc sur un paquet d’entre eux ! Puis c’est l’heure de pénétrer dans la galerie constituant le cœur de l’expérience, présentée durant le Nintendo Direct mais où toute forme de photo et/ou de vidéo est formellement interdite. L’objectif : se détourner de son smartphone et se contenter d’apprécier l’impressionnante collection exposée par Nintendo, de découvrir d’innombrables curiosités, et de tout enregistrer dans nos souvenirs. Le tout, hélas, sans forcément toujours savoir à quoi on a affaire, et c’est bien là le plus gros défaut du musée.
Un manque de remise en contexte et d’explications surprenant
D’un point de vue de collectionneur, ou à la rigueur de joueur expérimenté connaissant bien l’histoire de Nintendo, les vitrines remplies de consoles, accessoires et de jeux originaux (pour la plupart exposés dans des états de conservation absolument exceptionnels) ont quelque chose d’un rêve devenu réalité. De la Color-TV Game 6 (première console conçue par Nintendo en 1977) à la Switch 2, il ne manque (presque) rien, l’alignement des boîtes sur chaque rangée est très méthodique, et pourtant, une impression de négligence étrange se dégage : si tout est très “carré”, l’ensemble manque cruellement de contexte. En effet, si les années de publication de chaque produit exposé sont indiquées, on ne sait pas vraiment à quoi on a affaire. Que vous soyez un visiteur japonais ou occidental et si vous ignorez, par exemple, ce qu’est le Nintendo 64 Disk Drive ou la Virtual Boy, ainsi que les jeux quelque peu obscurs qui les accompagnent, vous n’apprendrez rien à leur sujet.
D’une manière générale, là où la richesse et la variété des objets exposés fascinent, surtout que Nintendo n’a pas eu peur de présenter des prototypes encore jamais dévoilés par le passé, il est quelque peu regrettable que la firme ait jugé, selon ses explications, qu’il soit préférable que le visiteur se fasse sa propre interprétation et s’autorise en quelque sorte à rêver devant près de cinquante années de jeux vidéo. Ce n’est d’ailleurs pas mieux lorsque cela touche aux jeux de cartes et aux jeux de société que Nintendo a fabriqués jusque dans les années 1970 : les vitrines les mettant à l’honneur donnent une impression d’entassement pêle-mêle, dont la seule exposition logique est chronologique.
Des raretés incroyables pour l’histoire du jeu vidéo… tristement banalisées
Dans le même ordre d’idées, nous avons été à la fois fascinés et quelque peu déçus par la manière très bancale, pour ne pas dire peu respectueuse, dont Nintendo a mis en valeur certains des objets les plus rares provenant de ses entrepôts, et dont personne – pas même le célèbre spécialiste du sujet Florent Gorges – n’avait entendu parler jusqu’ici. Dans un coin quelque peu isolé de la galerie principale se trouve un local vitré dont l’accès est bien entendu fermé, mais où l’on peut entr’apercevoir des bornes d’arcade, boîtes de consoles et d’autres accessoires entreposés en attendant, peut-être, d’avoir un jour l’honneur d’intégrer les vitrines racontant l’histoire de la marque. Pire encore : c’est dans une toute petite vitrine horizontale collée à ce local que sont exposés des prototypes d’une rareté folle, comme de premiers rendus de manette de Game Cube, de Wii U ou même des ébauches de Game Boy ou de Nintendo DS. Le tout, encore une fois, sans l’ombre d’une légende pour que l’on sache, par exemple, à quel moment ces prototypes ont vu le jour, et potentiellement pour quelle(s) raison(s) Nintendo est ensuite parti sur une direction différente.
Une petite galerie annexe à l’exposition principale permet également de découvrir, là encore disposés en patchwork plus ou moins aléatoirement, des croquis de conception de personnages, de niveaux ou même de jaquettes de jeu (on peut par exemple y trouver les peluches ayant été prises en photo pour concevoir la boîte de Yoshi’s Woolly World sur Wii U). Quand on connaît les jeux, c’est particulièrement fascinant, car on comprend de suite de quoi il s’agit : avoir sous ses yeux une immense feuille crayonnée datée de 1985 comprenant l’intégralité de la carte du tout premier The Legend of Zelda, mais dont de nombreuses cases ont été remplacées par d’autres dans la version finale, c’est extraordinaire. Mais il faut savoir ce que l’on regarde, le comprendre, et encore une fois, rien n’est expliqué. Le magazine officiel du musée, disponible en japonais et en anglais, et tarifé 1 650 yens (soit environ 9 euros), donne certes quelques éléments, mais s’avère plus loquace lorsqu’il s’agit de présenter un catalogue de l’intégralité des produits dérivés exclusifs à “Bonus Stage”, la boutique du musée. Nous n’allons pas tarder à y revenir.
Divertissement et merchandising : Nintendo sait ce qu’il fait
En dehors de l’exposition principale, dans laquelle les plus passionnés passeront clairement plusieurs heures (ce qui fut bien évidemment notre cas), le rez-de-chaussée du bâtiment offre son lot d’activités ludiques auxquelles prendre part… avec le quota de pièces disponibles sur la carte magnétique fournie en tant que ticket (et qu’il faut évidemment garder en souvenir !). Ainsi, on peut jouer à une sélection de jeux phares de toutes les générations de consoles (mais surtout sur des anciennes) pendant quelques minutes pour quiconque ne les connaîtrait pas et souhaiterait les découvrir, jouer à des classiques de la Super Nintendo, de la Nintendo 64 et de la Wii à deux avec des manettes géantes. Mais surtout, on peut expérimenter des activités ludiques avec des accessoires d’un autre âge : le Zapper de la NES et le Super Scope de la Super Nintendo (les pistolets/bazookas à visée infrarouge), l’Ultrahand (une main mécanique permettant de saisir des objets à distance, conçue en 1966 par Gunpei Yokoi, le créateur de la Game Boy) et même le Love Tester (autre gadget de la même époque, et signé du même concepteur, pour tester ses affinités avec son vis-à-vis). Le tout en conservant vos scores sur votre compte Nintendo, si vous l’avez renseigné lors de votre réservation !
En plus d’avoir su rendre son musée ludique, ce qui n’est pas étonnant connaissant l’obsession de Nintendo pour cet aspect vital à ses yeux, la firme japonaise n’en a bien sûr pas oublié l’aspect le plus fondamental : les produits dérivés exclusifs. Nous défierons honnêtement quiconque visitant le Nintendo Museum de ne pas ramener au moins un objet de sa boutique, et non, on ne vous oblige pas à acheter les énormes coussins en forme de manette Famicom, Super Famicom ou Nintendo 64 (ou pire, de télécommande Wii) qui rempliront aisément une valise. Attention, même avec un taux du yen ultra favorable aux ressortissants de la zone euro, ça peut chiffrer très vite, et non, on ne vous dira pas combien on a dépensé sur place, ce ne serait pas raisonnable (de vous le dire, bien sûr, car on n’a clairement pas été raisonnable du tout).
Enfin, on passera très brièvement sur le café Hatena Burger, convenable mais pas assez identifiable comme associé à l’univers Nintendo en dépit de quelques petits efforts de décoration. On y mange correctement, sans plus, mais la carte manque singulièrement d’identité et de folie “à la Nintendo”, surtout en comparaison de ce qu’on peut voir au Café Kinopio de Super Nintendo World (le “land” dédié à l’univers Nintendo du parc Universal Studios d’Osaka). Ce restaurant pourrait presque constituer un assez beau résumé, en somme, de l’expérience du Nintendo Museum, sous des airs de “peut mieux faire”.
En conclusion, ça vaut le coup ou pas ?
Dans l’ensemble, le Nintendo Museum est une expérience tout à fait honorable à vivre au moins une fois pour tout fan de jeux vidéo, et particulièrement de Nintendo, qui se rend au Japon et notamment à Kyoto. Il serait en effet dommage de passer à côté de la collection privée impressionnante mise à disposition par la firme, tant les vitrines thématiques racontant l’histoire du constructeur japonais sont remplies de pièces fascinantes. Cependant, les novices (et même les spécialistes) ne pourront que regretter le manque d’explications jointes par Nintendo, quelque peu avare en détails et semblant clairement souhaiter que les joueurs se fassent leur propre interprétation de ces décennies d’histoire du jeu vidéo, les laissant en essayer une infime partie dans un espace de divertissement plaisant, mais somme toute limité. Au moins, c’est sûr, on en repartira avec des souvenirs plein la tête (et dans le sac), et probablement un compte en banque allégé.









