Votre TV vous observe pendant que vous la regardez : comment une technologie méconnue espionne vos habitudes
Vous lancez un jeu sur votre console, regardez un DVD ou utilisez un décodeur branché en HDMI. Aucun compte à ouvrir, aucune application à installer sur le téléviseur. Et pourtant, un serveur quelque part sait déjà précisément ce que vous êtes en train de regarder.
Ce n’est ni un mythe ni une exagération. Une fonctionnalité intégrée à de nombreuses Smart TV permet de suivre vos habitudes de visionnage, même lorsque vous n’utilisez aucune fonction connectée du téléviseur.
Dans un article publié par Proton, l’auteur raconte avoir surveillé son réseau domestique à l’aide de Pi-hole, un outil qui répertorie les domaines contactés par chaque appareil. Le constat est éloquent : son téléviseur émettait plusieurs milliers de requêtes par heure vers les serveurs du fabricant, des régies publicitaires et des services d’analyse d’audience.
Il n’avait pourtant jamais ouvert la boutique d’applications de la TV et regardait uniquement des contenus stockés sur son propre serveur multimédia. À l’origine de cette surveillance se trouve un mécanisme encore peu connu du grand public : l’ACR.
ACR : un Shazam de la vidéo intégré à votre téléviseur
L’acronyme désigne l’Automatic Content Recognition, ou reconnaissance automatique de contenu. Concrètement, le téléviseur prélève régulièrement de petits fragments de l’image affichée à l’écran, quelle qu’en soit la provenance. Il peut s’agir d’une chaîne TNT, d’un jeu lancé sur une console, d’un DVD ou d’un contenu lu depuis un boîtier multimédia local.
Ces fragments sont transformés en empreintes numériques, puis envoyés vers des serveurs tiers capables de les comparer à une immense base de référence pour identifier précisément le programme, la publicité ou le film en cours de diffusion. Cela fonctionne un peu comme Shazam, mais appliqué à la vidéo plutôt qu’à la musique.
Vos habitudes valent de l’argent, et ça ne date pas d’hier
Ce n’est pas la première fois que les fabricants de téléviseurs se retrouvent au cœur d’une polémique liée à la vie privée. En 2017, Vizio avait accepté de payer 2,2 millions de dollars dans le cadre d’un accord avec la Federal Trade Commission américaine et l’État du New Jersey. Le constructeur était accusé d’avoir recueilli puis vendu des historiques de visionnage sans que les utilisateurs en soient clairement informés.
À partir de 2014, Vizio a collecté les données de visionnage provenant d’environ 11 millions de téléviseurs. Son système analysait seconde par seconde une sélection de pixels afin de reconnaître les programmes, les films et les publicités provenant des chaînes, des décodeurs, des lecteurs DVD ou des appareils de streaming.
Les adresses IP étaient également transmises à des agrégateurs de données. Ceux-ci pouvaient enrichir les profils avec l’âge, le sexe, les revenus, la situation matrimoniale, la composition du foyer ou le statut d’occupation du logement. Les informations recueillies servaient ensuite au ciblage publicitaire sur plusieurs appareils.
C’est précisément ce qui rend l’ACR aussi intéressant pour les annonceurs. Les audiences classiques indiquent combien de personnes ont probablement regardé un programme. L’ACR permet de savoir ce qui a réellement été affiché sur un téléviseur, à quelle heure, pendant combien de temps et quelles publicités sont passées à l’écran.
L’adresse IP peut par ailleurs servir de point de rapprochement avec les smartphones, tablettes et ordinateurs du foyer. Une publicité vue dans le salon peut ainsi être rapprochée d’une visite effectuée plus tard sur un site depuis un téléphone.
Vous pouvez reprendre le contrôle
En Europe, l’ACR nécessite normalement le consentement des utilisateurs, au regard du RGPD et des règles européennes sur les traceurs. Les constructeurs savent toutefois présenter cette demande au milieu des nombreux accords et réglages affichés lors de la première installation. Beaucoup d’utilisateurs valident ainsi l’ensemble sans s’y attarder.
Heureusement, chaque marque propose aussi un moyen de désactiver l’ACR directement dans les paramètres, même si la fonction ne porte pas le même nom partout et n’est pas toujours facile à identifier.
Sur un téléviseur Samsung, ouvrez le menu latéral depuis l’écran d’accueil, puis rendez-vous dans Choix de confidentialité > Conditions générales et politique de confidentialité. Décochez ensuite Services d’informations de visionnage.
Chez LG, la fonction s’appelle Live Plus. Vous la trouverez dans Paramètres > Tous les paramètres > Général > Système > Paramètres supplémentaires. Sur certains téléviseurs Sony, elle apparaît sous le nom Samba Interactive TV. Accédez à Paramètres > Samba Interactive TV, puis désactivez le service.
Pour limiter également le profilage publicitaire, décochez Publicités basées sur les centres d’intérêt chez Samsung. Sur une TV LG, activez Limiter le suivi publicitaire dans les paramètres consacrés à la publicité. Les intitulés peuvent légèrement varier selon le modèle et la version du système.
Un outil comme Pi-hole ou AdGuard Home permet d’aller plus loin en bloquant directement certains domaines utilisés pour la publicité et l’analyse. La méthode demande toutefois de surveiller les requêtes du téléviseur et de maintenir la liste à jour. Le blocage d’un domaine indispensable peut également perturber une application ou une fonction connectée.
Enfin, la dernière solution envisageable est radicale : ne pas connecter son téléviseur à Internet. Une Smart TV perd alors l’essentiel de ses fonctionnalités connectées, mais peut continuer de fonctionner comme simple écran pour un boîtier externe, une console ou un lecteur DVD branché en HDMI.
Ce choix n’empêche pas l’ACR de continuer à analyser les images si l’option reste activée, puisque cette étape se déroule localement. En revanche, sans connexion, le téléviseur ne peut transmettre aucune de ces informations à un serveur, ni afficher de publicité personnalisée sur son écran d’accueil.
Un VPN peut-il être utile ?
Un VPN ne désactive pas l’ACR, mais il peut limiter l’exploitation des informations recueillies. En remplaçant l’adresse IP de votre connexion par celle d’un serveur partagé avec d’autres utilisateurs, il empêche le fabricant et ses partenaires de connaître votre véritable adresse IP. Ils disposent alors d’une localisation moins précise et peuvent plus difficilement rapprocher l’activité du téléviseur de celle des smartphones et ordinateurs utilisant habituellement la même connexion domestique.
Le téléviseur continue néanmoins de produire et d’envoyer les empreintes des contenus affichés. Son identifiant publicitaire, d’autres identifiants propres à l’appareil et les éventuels comptes connectés peuvent également servir à maintenir un profil, même sans l’adresse IP d’origine. Le VPN réduit donc certains leviers de ciblage, mais n’arrête pas la collecte à sa source.
Certains services intègrent aussi un bloqueur de publicités et de traqueurs. C’est le cas de NetShield, intégré à Proton VPN. Celui-ci peut empêcher la TV de contacter une partie des domaines utilisés pour l’analyse et le ciblage. Dans ce cas, la protection supplémentaire vient du filtrage des domaines, et non du tunnel VPN lui-même.
L’article de Proton sur l’ACR est disponible à cette adresse.

