Dire que Life Is Strange Reunion est très attendu par les fans de la licence relève du doux euphémisme. Suite directe de Life Is Strange Double Exposure, paru en 2024, il constitue la seconde partie d’une œuvre supposée servir de point final à l’arc narratif mettant en scène Max Claufield et Chloe Price, héroïnes du tout premier opus de la série sorti il y a une décennie déjà. La boucle est-elle bouclée avec brio ?
Cela fait plus de onze ans que Don’t Nod, studio parisien à l’origine d’un des plus beaux récits interactifs de l’industrie, a laissé des millions de joueurs dans une tornade d’émotions. En nous livrant à un terrible choix cornélien dont aucune issue n’était fondamentalement meilleure (ou pire ?) que l’autre, le premier Life Is Strange a cristallisé d’innombrables théories de fans pendant une décennie, auxquelles un nouvel opus inédit a pour but de mettre un terme avec le plus de justesse possible. Les aficionados de l’univers sont en effet assez nombreux pour rappeler que c’est en effet à un petit monument du jeu vidéo moderne que s’attaque Deck Nine, développeur ayant définitivement hérité de la franchise en 2021 après s’y être frotté pour la première fois avec la préquelle “Before the Storm” en 2017.
Cet article est garanti sans spoilers en ce qui concerne les éléments clés de l’intrigue de Life Is Strange Reunion, mais pour des raisons évidentes, nous reviendrons brièvement sur certains détails essentiels du premier opus sorti en 2015.
De la suite dans les idées
Life Is Strange Reunion, c’est d’abord l’histoire d’un jeu dont il convient de situer le contexte, afin de savoir où l’on met les pieds. Alors oui, il existe bien un Life Is Strange 2, paru de 2018 à 2019 au format épisodique (5 grands chapitres dont la publication fut espacée de plusieurs semaines voire mois, à l’instar du premier opus), et il s’agit du seul autre titre de la saga développé par les créateurs originaux de la série. Toutefois, ce n’en est aucunement une suite en dépit de son titre. Il nous embarquait alors dans une autre aventure, loin de Blackwell Academy et de Max Claufield, héroïne de Life Is Strange, tandis que Deck Nine s’appropriait l’arc narratif de cette dernière et surtout de son amie Chloe Price dans Life Is Strange Before the Storm, sorte d’épisode zéro paru entre les deux. Ainsi, il aura fallu patienter près de dix ans avant d’avoir affaire à une véritable suite, celle que les fans attendaient tellement, quand ils ne désespéraient tout simplement pas d’en voir une.
Seulement, Deck Nine a eu l’idée un peu étrange de scinder la suite de l’histoire de Max Claufield en deux jeux, comme si la “timeline” de Life Is Strange n’était pas assez compliquée comme ça (on vous a parlé de Life Is Strange True Colors, sorti en 2021, et qui n’a également rien à voir avec cet arc narratif ?).
Lorsque paraît Life Is Strange Double Exposure en 2024, c'est une douche (très) tiède à laquelle ont eu affaire les joueurs : si la “vraie héroïne” de la licence était enfin de retour, c’était pour proposer la première partie d’une suite en deux jeux complets, mécanique très risquée sur le plan narratif, et plus que discutable d’un point de vue commercial, surtout quand on sait que la franchise avait abandonné le format épisodique tirant beaucoup trop en longueur – la distribution des cinq épisodes de Life Is Strange 2 s’était étalée sur presque un an.
Plus contrariant encore : “Double Exposure” avait peiné à convaincre, la recette commençant à périmer tout doucement au fil des ans, le genre “aventure interactive” ne se trouvant par ailleurs pas vraiment de nouvelle égérie en une décennie. Relativement daté techniquement bien que demeurant tout à fait acceptable, porté par une direction artistique certes toujours séduisante, mais ne marquant plus forcément autant les esprits, il avait également divisé sur le point le plus essentiel pour un jeu de son style : sa narration.
Capable de s’éloigner avec brio du premier Life Is Strange, “Double Exposure” avait certes introduit tout un tas de nouveaux personnages plus ou moins marquants, mais on comprenait bien que son intention était de préparer le terrain pour la véritable suite qu’allait constituer “Reunion”, sur qui reposait donc un poids assez important.
L'effet papillon
Ces enjeux posés, l’heure est donc venue de savoir si enfin, après toutes ces années, l’arc narratif qui avait touché des millions de joueurs en 2015 trouve enfin une issue satisfaisante, voire potentiellement bouleversante. En effet, on ne va pas se mentir : bien que quasiment assurés d’un fan-service à la hauteur des espérances, nous avons fait face durant tout juste dix heures de jeu à la crainte permanente d’un épilogue honnête mais sans plus, un peu en mode “tout ça pour ça”, comme si l’on pouvait finalement s’en passer. Il sera honnêtement très compliqué de vous expliquer les raisons exactes pour lesquelles Life Is Strange Reunion vaut le coup ou non sans dévoiler les détails majeures d’une intrigue qui se développe heureusement mieux que celle de “Double Exposure”.
Dans ce “grand final” de l’histoire de Max et Chloe, Deck Nine a pris le pari de réécrire en partie l’histoire, puisque Chloe est bel et bien vivante. Une possibilité que “Double Exposure” avait habilement laissée entrevoir avant que l’annonce de ce “Reunion” drôlement bien nommé ne confirme l’évidence : même si cela n’a en théorie aucun sens, on comprendra que Arcadia Bay et Chloe peuvent coexister dans cette nouvelle réalité, alors que cette petite bourgade fictive de l’Oregon, au nord-ouest des États-Unis, et qui fut le théâtre des événements paranormaux, avait été ravagée par une tornade gigantesque. Enfin, ça, c’est si vous avez fait le choix de sacrifier la ville à la fin de Life Is Strange… en effet, le dilemme terrible auquel le premier jeu vous faisait faire face proposait deux issues, tout aussi cruelles chacune, l’autre consistant à sacrifier Chloe, la meilleure amie de Max.
Les raisons pour lesquelles cette “nouvelle réalité” est possible sont bien entendu expliquées au travers d’un scénario qui prend peu de risques sur sa base initiale : un immense incendie détruit le campus universitaire où se déroulent le début des événements de “Reunion”, situés 9 mois après ceux de “Double Exposure”. Une tragédie que Max est capable d’empêcher en réutilisant les pouvoirs surnaturels qu’elle avait éveillés dans le premier jeu, utilisant des photographies au format Polaroid pour revenir dans le temps et altérer le cours des événements, non sans modifier le cours de tout un tas d’autres de façon non sollicitée. En retournant aux sources du gameplay de 2015, Deck Nine désavoue quelque peu sa propre formule, tout en s’assurant de remporter l’adhésion de fans exigeants aux yeux de qui le premier jeu est extrêmement cher.
After the storm
À l’instar des précédents titres de la franchise, Life Is Strange Reunion ne s’encombre pas trop de la notion de gameplay. C’est un jeu d’aventure narratif où l’interactivité est très limitée, tout comme l’exploration, ce qui en a frustré plus d’un et continuera de faire grincer des dents, surtout dans un univers aussi chouette. La réalisation a beau être un peu datée, et les soucis de synchronisation labiale toujours aussi prégnants, la touche artistique de l’univers Life Is Strange fait toujours mouche.
Si l’on est toujours sensible à cet univers étudiant parfois un peu naïf, qui rend de plus en plus nostalgique au fil du temps, et à l’atmosphère des campus américains et de leurs soirées arrosées, la formule demeure toujours aussi efficace, portée qui plus est par une nouvelle bande originale excellente – un point sur lequel la licence n’a jamais flanché.
Cependant, s’il est foncièrement plaisant de jouer à Life Is Strange Reunion (ou plutôt, dirons-nous, de le regarder), et que cet opus n’a rien d’un épisode de trop, on le parcourt quelque peu tel un plaisir coupable, se demandant régulièrement si tout ceci est bien nécessaire. À travers une trame aux allures de déjà vu qui met tellement en avant ses deux héroïnes, telles des valeurs sûres dont une industrie entière attendait ladite réunion, que tous les autres personnages passent au second plan ou presque, cet épisode supposé final trouve à la fois le moyen de ne pas trop se terminer en eau de boudin (c’est déjà ça) mais aussi de nous laisser avec pas mal de questions sans réponse.
En arrivant aussi longtemps après le très acclamé premier opus, qui avait plus ou moins révolutionné son genre, Life Is Strange Reunion semble un peu débarquer après la bataille, comme s’il n’avait plus rien à prouver et souhaitait surtout faire plaisir à des fans en quête de réponses.
Plus ennuyeux encore, en optant pour une réécriture partielle d’une œuvre dont il n’est pas l’auteur (mais dont le scénariste Jonathan Zimmerman avait signé la préquelle), Deck Nine crée des incohérences plus ou moins discutables que l’absence de véritables choix impactants ne contribue pas à oublier. Un mal récurrent au sein d’une licence chez laquelle ce défaut a toujours été critiqué, y compris dans l’opus fondateur, dont on espérait voir les rares faiblesses améliorées à l’avenir. Il n’en est rien : dans l’étonnamment riche histoire de la franchise, seul Life Is Strange 2 (étrangement, le seul titre non réalisé par Deck Nine parmi tous ceux qui ont suivi) s’en était brillamment sorti. Bref, vous l’aurez compris, Life Is Strange Reunion souffre en fin de compte des mêmes maux que ses aînés, se traînant comme un boulet ce système de choix partant d’une excellente intention, mais dont les conséquences peinent à se concrétiser la plupart du temps.
Un jeu qui ne reste pas sur sa fin
À lire cet enchaînement de constats au mieux mitigés, vous vous direz alors peut-être que Life Is Strange Reunion est un gros loupé. Rassurez-vous, on est très loin de ce constat. Peut-être attendions-nous davantage d’un grand final vendu comme tel, mais la réalité n’est pas aussi amère. Tout d’abord, retrouver le duo iconique constitué de Max et Chloe est terriblement plaisant, et mine de rien, l’accent aussi important mis sur les deux héroïnes contribue à leur qualité d’écriture et d’interprétation. En outre, Chloe est enfin jouable, et puisque l’on emploie ce terme fort à propos, on ne peut que se satisfaire de l’aspect un peu “enquête” de l’histoire, poussant davantage à l’exploration que les limites du titre ne le laissent penser, et renforçant un petit peu une durée de vie pas très longue, mais convenable compte tenu du tarif réduit du jeu.
En effet, compléter une première partie de Life Is Strange Reunion devrait vous prendre plus ou moins 10 heures, ce qui reste acceptable pour un jeu tarifé au prix public conseillé de 49,99 €. Ceci d’autant plus que la rejouabilité en double pratiquement la durée de vie, vu que vous serez tenté d’en essayer les choix alternatifs et, cela va de soi, les différents dénouements possibles d’une œuvre qui fait le maximum pour qu’on ne reste pas sur notre faim.
En outre, le rythme mieux dosé que celui de “Double Exposure” (de toute façon, autant l’admettre honnêtement, “Reunion” est un meilleur jeu) le rend agréable à parcourir, l’empathie évidente envers les deux héroïnes jouant sans doute aussi un rôle. Au final, compte tenu de la semi déception que fut le retour de Max il y a deux ans, n’est-ce pas mieux que les choses évoluent en finissant sur la plus positive des deux notes ?
En résumé, sans jamais transcender quelque aspect de la franchise que ce soit, Life Is Strange Reunion est non seulement capable de prendre le joueur par les sentiments, mais ne se contente pas d’un bête trop-plein de fan-service qui desservirait ses intentions à force d’en abuser.
Clairement désireux de réécrire l’histoire du Life Is Strange original à travers des artifices scénaristiques discutables mais tout à fait acceptables, il ne pêche en vérité que par la pauvreté des conséquences de nos choix et par ce sentiment permanent, et évidemment un peu gênant, que ce jeu n’était pas vraiment nécessaire. Cependant, à aucun moment il ne fait tache dans le parcours d’une franchise qui avait probablement besoin d’un point final digne de ce nom, et a quand même trouvé le moyen de s’en offrir un sans qu’il n’ait des allures d’épisode de trop. Rien que ça, déjà, c’est une jolie victoire en soi, et on remerciera Deck Nine de ne pas avoir tout bousillé, à défaut d’avoir sublimé une formule de toute façon datée et que personne n’a jamais aussi bien maîtrisé que son prédécesseur.



















