L’IA génère du stress et de la fatigue chez les travailleurs, sans vraiment améliorer la productivité

L’IA est-elle vraiment une révolution de productivité ? Une étude remet cette affirmation en cause. Des chercheurs ont observé que les gains de productivité sont en fait souvent dus à la charge de travail supplémentaire que s’imposent les travailleurs qui ont recours à l’IA, créant du stress et de la fatigue nuisibles à long terme.

IA
Crédits : 123RF

Les entreprises poussent leurs salariés à utiliser l’IA pour augmenter leur productivité. Mais ses bénéfices réels ne sont pas toujours évidents, et pire, l’usage de l’IA peut générer des effets négatifs sur le mental des employés. C’est ce que met en avant une nouvelle étude publiée dans la Harvard Business Review (HBR), qui estime que l’IA ne nous soulage pas d’un poids comme elle est censée le faire, mais en ajoute.

“L’une des promesses de l’IA est de réduire la charge de travail afin que les employés puissent se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée et plus stimulantes. Or, […] les outils d’IA n’allègent pas le travail, ils l’intensifient systématiquement”, indique le rapport. Les chercheurs soulignent que l’usage de l’IA en milieu professionnel peut “entraîner une surcharge de travail, une fatigue cognitive, un épuisement professionnel et une baisse de la capacité de décision”.

Une hausse de productivité, pas forcément causée directement par l’IA

L’étude explique que le gain de productivité initial peut rapidement se transformer en baisse de la qualité du travail, en rotation de personnel et en d’autres problèmes. Plusieurs participants ont constaté que, malgré un sentiment de productivité accru, ils ne se sentaient pas moins occupés, et même, dans certains cas, plus qu’auparavant. “On se dit que, grâce à l’IA, on peut gagner du temps et travailler moins, car on est plus productif. Mais en réalité, on travaille autant, voire plus”, témoigne un ingénieur.

Selon les constatations des chercheurs, les salariés s’imposent eux-mêmes une forme de pression face à l’IA, comme s’ils doivent compenser d’une certaine manière le travail qu’elle effectue à leur place. “Nos recherches révèlent les risques liés à une expansion et une accélération informelles du travail : une productivité accrue, même à court terme, peut masquer une augmentation silencieuse de la charge de travail et une fatigue cognitive grandissante, les employés jonglant avec de multiples flux de travail automatisés par l’IA”, rapporte l’étude.

À terme, le risque est que le surmenage puisse altérer le jugement et accroître le risque d’erreurs. Les organisations ne s’en rendront pas forcément compte et auront du mal à distinguer les gains de productivité réels permis par l’IA et l’intensité accrue de la charge de travail de ses salariés.

Comment l’IA modifie le rapport au travail

Les auteurs de l’étude ont identifié trois formes principales d’intensification du travail dues à l’intégration de l’IA au quotidien :

  • L’extension des tâches : “L’IA étant capable de combler les lacunes en matière de connaissances, les employés ont progressivement assumé des responsabilités qui incombaient auparavant à d’autres”, apprend-on. Une personne qui ne développe normalement pas va ainsi pouvoir commencer à coder. Des tâches qui auraient été externalisées ou abandonnées sont désormais à la charge des employés. Cet élargissement des responsabilités est mal mesuré par les salariés eux-mêmes, ainsi que par la direction, alors que cela alourdit la charge de travail.
  • La frontière floue entre travail et temps hors travail : “L’IA ayant simplifié le démarrage des tâches […], les employés ont intégré de petites quantités de travail à leurs pauses habituelles”, ont observé les chercheurs. Pendant leur déjeuner, en réunion, en attendant le chargement d’un fichier, ou le soir juste avant le départ pour que l’IA travaille pendant leur absence, les employés sollicitent l’IA sur des temps qui étaient jusqu’ici consacrés au repos. “Certains employés ont confié avoir réalisé, souvent a posteriori, que les sollicitations répétées pendant les pauses étant devenues une habitude, ces moments d’inactivité ne leur procuraient plus le même sentiment de ressourcement”.
  • Plus de multitâche : L’IA a instauré un nouveau rythme pour les travailleurs, qui gèrent bien plus souvent plusieurs tâches simultanément. Ils ont l’impression d’avoir un partenaire sur lequel s’appuyer et qui leur permet d’être plus efficaces et polyvalents. Le nombre croissant de tâches en cours résulte en une charge cognitive importante et un sentiment de jonglerie permanente. “De nombreux employés ont constaté qu’ils en faisaient plus à la fois – et ressentaient plus de pression – qu’avant l’utilisation de l’IA, alors même que les gains de temps permis par l’automatisation étaient censés réduire cette pression”, note l’étude.

Quelles solutions pour ne pas se laisser déborder par l’IA

Pour que les effets de l’usage de l’IA sur les travailleurs soient limités, les chercheurs appellent les entreprises à adopter de bonnes pratiques pour protéger leur personnel. L’étude recommande par exemple de mettre en place un système de pauses intentionnelles. “À mesure que les tâches s’accélèrent et que les frontières s’estompent, les travailleurs pourraient bénéficier de brefs moments structurés pour réguler le rythme”, est-il expliqué.

Le salarié aurait ainsi moins la tête dans le guidon, lui donnant le temps de reconsidérer des hypothèses et de mieux assimiler des informations avant de se lancer à corps perdu dans ses projets. “Intégrer de telles pauses dans le flux de travail quotidien est un moyen pour les organisations de favoriser de meilleures décisions, des limites plus saines et des formes de productivité plus durables dans des environnements enrichis par l’IA”, assurent les auteurs.

L’autre grande mesure à prendre est le séquençage des tâches. Les employés doivent être à l’abri des interruptions intempestives et récurrentes. Il s’agit de ne pas réagir instantanément à chaque résultat généré par l’IA pour rester concentré sur le travail en cours. Cela permet de réduire la fragmentation et les changements de contexte, qui sont coûteux en termes de capacité de concentration.

“En régulant l’ordre et le calendrier des tâches – au lieu d’exiger une réactivité continue –, la mise en séquence permet aux organisations de préserver l’attention, de réduire la surcharge cognitive et de favoriser une prise de décision plus réfléchie dans les environnements de travail où l’IA est omniprésente”, affirme le rapport.

Le dernier point mis en avant est l’ancrage humain. “À mesure que l’IA favorise le travail individuel et autonome, les organisations ont tout intérêt à préserver du temps et de l’espace pour l’écoute et les échanges humains”, jugent les chercheurs. De courtes occasions de se connecter avec autrui permettent de prendre du recul sur son propre travail et d’interrompre l’utilisation intensive de l’IA. L’étude rappelle aussi que l’échange social favorise la créativité, alors que l’IA offre une vision unique et synthétisée qui ne produira pas forcément les meilleurs résultats.

Si vos supérieurs hiérarchiques ne jurent que par l’IA et la productivité à outrance, n’hésitez pas à leur partager cet article pour qu’ils comprennent les effets néfastes que peut créer l’usage intensif de l’IA sur l’entreprise et ses employés.


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