TF1 coupé sur les box internet : bon débarras ?

Maj. le 7 mars 2018 à 11 h 09 min

TF1 commence à payer un lourd tribut pour son bras de fer : Canal a coupé l’accès de la chaîne à ses abonnés, Free et Orange menacent de suivre… La Une est consubstantielle de l’histoire du PAF, mais ne semble pas réaliser que ses demandes aux diffuseurs sont un combat pris bien trop tard, à une époque où ce sont les fournisseurs d’accès à internet qui diffusent la télévision. Mais aussi dans une décennie où la façon de regarder la télé a beaucoup changé.  

tf1 television

Parler de TF1, c’est évoquer toute l’Histoire de la télévision en France depuis ses origines : de Radio-PTT vision, à l’ORTF, en passant par tous les noms que cette chaîne a pu avoir, RTF télévision française, RTF Télévision… La chaîne, publique à son origine, est d’ailleurs longtemps restée la seule et unique chaine de TV en France. C’est la raison pour laquelle depuis les débuts de la télévision française TF1 est accessible sur le bouton « 1 » de la télécommande. C’est aussi pour cela qu’on l’appelle la Une. C’est sans doute grâce à ce puissant héritage que TF1 pense pouvoir mettre les fournisseurs d’accès à internet et autres diffuseurs au diapason.

Jeudi soir, pourtant, le groupe Canal+/CanalSat a coupé la diffusion de TF1 ainsi que des quatre autres chaînes du groupe (TMC, TFX, TF1 Séries Films et LCI)  auprès de ses abonnés. D’autres comme Orange et Free pourraient suivre. Comment a-t-on pu en arriver là ? Si on devait faire un résumé très court de la situation, la Une est resté la Une, mais le monde des médias et la télévision dans son ensemble ont beaucoup changé à cause d’internet. Il y a eu l’arrivée de la TNT, qui grapille des parts d’audience à toutes les chaînes historiques. C’est pour compenser cette perte qu’elles ont d’ailleurs créé de nouvelles chaînes.

TF1 cherche à imposer une façon de diffuser ses contenus à l’heure d’internet

Mais cela n’est pas – ou plus – suffisant. En effet, la façon dont on reçoit et regarde la télé a beaucoup changé. Il y a aussi la fin progressive de la diffusion « verticale » : ou comment on est passé d’épier le programme TV en espérant voir ses émissions préférées, au replay, au streaming et aux contenus à la demande. Il y a aussi le fait qu’aujourd’hui, les français sont très bien équipés en termes de box internet et ne regardent plus uniquement la TV sur le poste du salon.

Bref, deux choses se passent donc : une baisse mécanique des revenus publicitaires de TF1 causée par une énorme perte d’audience (on n’est plus qu’à 20% contre un peu plus de 30% dans les années 2000), et des diffuseurs qui prennent du poids et paient déjà une certaine somme à TF1 dans le cadre de leurs accords de diffusion… pour avoir le droit de diffuser ses chaînes (mais pourquoi ne pourraient-ils pas payer davantage, a-t-on envie de dire !). Donc TF1 demande à Orange, Free, SFR et Bouygues, mais aussi à Canal de mettre la main à la poche. Pour le groupe la justification est claire : les FAI sont devenus de puissants diffuseurs TV grâce aux chaînes gratuites, TF1 en tête.

Le problème ne semble pas en soit que TF1 veuille de nouvelles entrées d’argent, c’est que les sommes demandées par la chaîne dépassent de beaucoup ce que les diffuseurs seraient prêts à concéder. Des montants tellement lourds qu’ils sont nombreux à estimer que s’ils devaient accéder aux demandes de TF1, ils pourraient n’avoir d’autres choix que de faire payer aux abonnés la réception de la chaîne. Du coup, ça coince. Certes, pas avec tout le monde : Bouygues a estimé la demande raisonnable – mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit du principal actionnaire du groupe.

A cause de son bras de fer TF1 s’est créé des ennemis

Un accord a également été passé avec un SFR-Altice en difficulté, mais là encore, les tourments de l’entreprise de Patrick Drahi n’y semblent paradoxalement pas tout à fait étrangers (il est question au détour de l’accord que SFR Sport soit au passage rebaptisé et se retrouve dans des bouquets concurrents). Reste en face le groupe Canal, Free, et Orange. Trois acteurs majeurs qui ne semblent pas franchement décidés à lâcher du lest pour le moment. Canal a tout simplement coupé l’accès aux chaines la semaine dernière à ses abonnés – une première qui fait monter la tension d’un cran.

Orange a un peu mis de l’eau dans son vin pour le moment, mais exige que ce prix soit compensé par de nouveaux services en plus de l’offre de replay sans quoi pas d’accord. Mais deux choses pourraient mettre TF1 dans de grandes difficultés. D’abord, tout cela n’est vraiment pas bon du tout pour les parts d’audience. Le 20h de France 2 a par exemple fait de meilleurs chiffres que celui de TF1 ce weekend (ça n’arrive pratiquement jamais). Et comme le précisent nos confrères d’Europe 1, si Free et Orange suivait, TF1 pourrait dire adieu à 40% d’audience supplémentaire.

Une source auprès de la direction de Free citée par le Parisien a d’ailleurs félicité la « décision courageuse » de Canal+ et d’ajouter « on fera la même chose, ces fausses négociations nous conduisent vers cela ». Troll ultime, Free envisage même de faire payer à TF1 le droit d’être diffusé (gratuitement) sur les Freebox. Les abonnés dans tout ça ? On est surpris que les instituts de sondages n’aient pas justement mis en ligne une étude sur la question. Mais rien qu’à lire vos commentaires, on comprend qu’une grande partie d’entre-vous se place plutôt du côté des FAI et des diffuseurs.

TF1, l’« ancien monde » à l’oeuvre ?

D’une part, même coupée sur les box, l’accès à TF1 reste possible sur une majeure partie du territoire via la TNT. De l’autre, TF1 s’adresse directement aux opérateurs et pas à son public – l’affaire prend de l’ampleur à cause de la conséquence que cela pourrait avoir pour les abonnés. De fait TF1 se comporte là comme la Une, comme une chaîne de l’« ancien monde », celui d’une TV toute puissante, dans une ère qui pré-date internet. Celle d’un Patrick Le Lay qui déclarait en 2004 « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

Tout se passe donc comme s’il n’y avait d’autre échappatoire : la Une devrait rester la Une – une télé qui prédomine envers et contre tous – même internet. Le décor tel que l’ont modelé les FAI, et plus largement internet, n’est visiblement pas encore une évidence pour TF1, qui pense encore pouvoir encore peser dans la situation, à son avantage. Or ce faisant, la chaîne donne aussi l’impression d’un enfant qui touche une casserole bouillante sur le feu sans penser qu’il peut se bruler. Surtout elle s’engage, trop tard, dans un combat d’arrière garde. On joue le dernier acte d’une tragédie : en 2018, on passe de moins en moins de temps devant la télé, mais de plus en plus devant d’autres écrans, notamment le smartphone.

Les internautes aiment consommer des films, des séries et des émissions qu’ils souhaitent quand ils le souhaitent. Il y a aussi la question de la publicité – on apprécie ne pas voir de spots publicitaires sur Netflix, par exemple. Est-une bonne chose que TF1 finisse par être coupé des box ? Sans aucun doute. D’abord parce que cela laisse une chance pour d’autres chaines d’inventer de nouvelles formules plus en phase avec la manière dont les médias sont consommés aujourd’hui. Aussi parce que c’est sans doute l’électrochoc dont TF1 avait besoin pour changer profondément.

On reste néanmoins stupéfaits par les risques que le groupe, aujourd’hui dirigé par Gilles Pélisson, prend, en particulier pour ses salariés. Surtout si l’érosion de l’audience se poursuit !

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