Affaire Huawei : pourquoi ARM a cédé face à la Maison Blanche ?

L’affaire Huawei a pris un nouveau tournant avec la défection d’ARM – l’entreprise conçoit l’architecture et les coeurs qui sont utilisés par l’ensemble des fondeurs du marché, dont HiSilicon (filiale de Huawei), MediaTek, Apple, Qualcomm ou encore Samsung. Or ARM n’est pas une entreprise américaine, et de nombreuses entreprises outre-atlantique dépendent de ses technologies. Alors pourquoi avoir cédé aussi vite face à la Maison Blanche ?

arm Kirin Hisilicon

L’affaire Huawei a mis en lumière plusieurs choses : d’abord, que l’ordre international tel qu’on le connait n’est pas immuable – et que certains Etats qui l’ont mis en place, et participé à la création d’institutions telles que l’OMC, sont peut être sur le point de durablement tout remettre en question. Ensuite, que les technologies chinoises, et plus particulièrement de Huawei et HiSilicon dépendent en réalité de brevets américains. Mais ce qui est finalement, sans aucun doute, le plus choquant, c’est qu’un décret des Etats-Unis puisse avoir autant d’effet hors des frontières du pays.

Soyons précis : que le décret de l’administration Trump s’applique à des entreprises américaines comme Google – soit. Mais que penser de la décision de l’anglo-japonais ARM ? Et surtout pourquoi ARM n’a-t-il pas essayé de peser davantage face à la Maison Blanche ? Nous vous proposons, ensemble, d’expliquer pourquoi.

Lire également : Huawei risque-t-il de disparaitre, privé d’Android et d’ARM ?

ARM possède les technologies-clés indispensables aux SoC Kirin et concurrents

Dans l’industrie du smartphone, les technologies ARM disposent d’un monopole quasi-absolu. Rappelons pour commencer que ARM ne fabrique pas directement des SoC ARM, mais vend à des fondeurs le design de ses coeurs (les fameux Cortex et autres Mali), MMU, MPU, DSP, FPU et des architectures.

HiSilicon, tout comme ses concurrents que sont Qualcomm, Samsung, MediaTek et Apple, pour ne citer qu’eux, peuvent ensuite construire leurs SoC en utilisant ces “briques” dont ARM possède les droits – moyennant le paiement d’une licence. Or si ARM a une position de monopole, c’est que son architecture est particulièrement efficace, tant pour la consommation énergétique que les performances, que l’industrie a décidé de n’utiliser plus que cette architecture. Sans compter le fait que pour les fondeurs, développer une architecture propre n’avait jusqu’ici pas vraiment de sens.

Ce genre de projet est en effet extrêmement coûteux, long et incertain : le résultat 5 à 10 ans plus tard peut être médiocre par rapport à des solutions ARM concurrentes, ou ne pas séduire d’autres constructeurs – au risque d’isoler la plateforme et d’en faire un environnement qui n’intéresse pas les développeurs. Bref, la décision d’ARM est très douloureuse pour Huawei, surtout si les tensions entre les Etats-Unis et la Chine ne s’apaisent pas. Or, ARM aurait-il pu éviter de couper les ponts avec l’un des plus gros constructeurs de smartphones au monde en exerçant toute son influence ?

Comment ARM a pris la décision de couper les ponts avec Huawei

D’abord, remarquons que les conditions exactes dans lesquelles cette décision semble avoir été prise sont encore loin d’être claires. L’information vient à l’origine d’un mémo repris par BBC. Un communiqué repris par The Verge donne un nouvel éclairage sur les coulisses qui ont conduit ARM prendre cette décision brutale : “ARM se plie aux dernières restrictions édictées par le gouvernement des Etats-Unis et reste en contact avec les agences du gouvernement US appropriées pour s’assurer que nous y restons conformes […] La relation entre notre partenaire de long-terme HiSilicon et ARM est importante et nous espérons une issue rapide autour de ce sujet”.

D’un côté ARM explique donc être “en contact avec les agences du gouvernement US appropriées”, de l’autre, ARM dit valoriser sa relation avec HiSilicon. A l’origine, la raison principale invoquée par ARM pour sa décision est que ses designs contiennent des “technologies d’origine américaines” – sans donner de précision. Or, la firme développe en fait une partie de ses designs à Austin au Texas et à San Jose en Californie, ce qui place effectivement les production de ces filiales directement sous la loi américaine.

ARM a-t-il répondu à une demande directe du gouvernement américain ?

Pour le versant “contact avec les agences américaines”, la firme dit clairement vérifier avec ces dernières qu’elle se conforme bien aux nouvelle régulations. Pour autant, cela n’évacue pas la grande question autour de cette affaire : pourquoi, au lieu de prendre un tel luxe de précautions, ARM ne lutte-t-il pas davantage contre la Maison Blanche ? Après tout le siège social de la firme reste basé à l’extérieur des Etats-Unis. La firme pourrait continuer à fournir des designs à HiSilicon, en excluant ceux de ses filiales américaines.

Elle pourrait également menacer de ne pas se plier au décret présidentiel, en poussant pourquoi pas les Etats-Unis à appliquer à son encontre les conséquences de leur décret à la lettre : comment Apple, Google et toutes les entreprises américaines reposant sur ses technologies feront-elles alors pour concevoir leurs SoC ?

Bien sûr, la réalité du dossier est plus complexe. D’abord parce qu’on parle d’une entreprise, et que se priver d’autant de clients ne semble pas crédible pour une entreprise telle qu’ARM – mieux vaut en sacrifier un, pour garder tous les autres.

ARM a ses propres intérêts

Il y a également le fait que la firme veut sans doute protéger son implantation de long terme dans la Silicon Valley, et ce que cela signifie par exemple en termes d’accès à des laboratoires de recherche et à un personnel extrêmement qualifié. Après tout, le succès de la plateforme ARM repose aussi sur l’expertise des talents que la firme recrute.

Enfin, parce que les gesticulations du président américain pourraient se terminer bras ballants plus vite qu’on ne le pense. Il ne faut en effet pas oublier que tout cela intervient en pleine guerre commerciale contre la Chine.

Les mesures visent Huawei – un symbole de la réussite chinoise – et non ARM. Pékin et Washington semblaient, d’ailleurs, le 10 mai dernier plus proches d’un accord que la situation ne le laissait penser. Le principal point d’achoppement étant la transcription d’une partie de l’accord dans la loi chinoise, en particulier en matière de propriété intellectuelle. ARM peut donc tout à fait espérer que la situation se calme d’elle-même.

Enfin relevons que plusieurs responsables de Huawei notamment Ren Zhengfei ont remercié l’ensemble de leurs partenaires américains qui ont selon eux lutté en coulisses pour tenter d’infléchir la position de Donald Trump. Un lobbying qui ne semble pas, au final, avoir eu les effets escomptés…

Que pensez-vous de cette situation ? Partagez votre avis dans les commentaires.


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